Dim 30 août 2026. Matthieu 18, 15-20 : Gagner son frère
15Si ton frère fait ce qui est mal contre toi, va le trouver seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. 16Mais s’il refuse de t’écouter, prends une ou deux personnes avec toi, afin que, comme le dit l’Écriture, “toute affaire soit réglée sur le témoignage de deux ou trois personnes.” 17Mais s’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, considère-le comme un païen ou un collecteur d’impôts.18Je vous le déclare, c’est la vérité : tout ce que vous exclurez sur la terre sera exclu dans le ciel ; tout ce que vous accueillerez sur la terre sera accueilli dans les cieux.19Je vous déclare aussi que si deux d’entre vous, sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, mon Père qui est dans les cieux le leur donnera. 20Car là où deux ou trois s’assemblent en mon nom, je suis au milieu d’eux. »
Prédication
Il y a des paroles de Jésus que nous connaissons tellement bien que nous finissons parfois par ne plus vraiment les entendre. C’est peut-être le cas de cette phrase : « Là où deux ou trois s’assemblent en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Nous l’avons souvent entendue dans nos cultes, notamment lorsque nous étions peu nombreux, et nous lui avons donné un sens presque évident : même si nous ne sommes que deux ou trois, Jésus est présent parmi nous. La plénitude de sa présence n’est pas proportionnelle au nombre de ceux qui le confessent Cette parole est évidemment vraie.
Mais lorsque nous la replaçons dans le passage où Matthieu nous la rapporte, elle prend une tonalité beaucoup plus surprenante. Car Jésus ne parle pas ici d’abord d’un culte ou d’une assemblée paisiblement réunie. Il parle de conflits, de blessures, de désaccords, de frères et de sœurs qui ne parviennent plus à vivre ensemble comme avant. Et c’est précisément là que Jésus dit : « Là où deux ou trois s’assemblent en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Jésus nous promet donc sa présence non seulement lorsque tout va bien entre nous, mais aussi lorsque nous devons affronter ce qui nous sépare.
Jésus commence par une situation très concrète : « Si ton frère fait ce qui est mal contre toi, va le trouver seul à seul et montre-lui sa faute. » Il y a déjà quelque chose d’important dans cette manière de parler. Jésus ne dit pas simplement : « Si quelqu’un fait quelque chose de mal contre toi. » Il dit : « Si ton frère fait ce qui est mal contre toi. » Le conflit n’abolit donc pas la fraternité. Même lorsque l’autre m’a blessé, il demeure mon frère. Et cela est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. Lorsque quelqu’un nous a blessés, nous avons facilement tendance à ne plus voir la personne, mais seulement ce qu’elle nous a fait. Nous disons : « Il a fait ceci », « elle a dit cela », « il est toujours comme ça ». Peu à peu, la personne disparaît derrière son comportement. Or contre ce sentiment Jésus, lui, continue de dire : « ton frère ». Il pose ainsi la fraternité comme une réalité inviolable et toujours donnée. Que la faute soit réelle ou imaginaire, car le fantasme peut fonctionner aussi puissamment même davantage que la réalité, Jésus dit : la relation reste possible.
Mais pour que la possibilité d’une relation devienne concrète, Jésus donne une consigne beaucoup plus exigeante qu’il n’y paraît : « Va le trouver seul à seul. » Lorsque quelqu’un nous a blessés, notre premier réflexe est rarement d’aller directement vers lui. Or combien est grand la tentation de la stratégie de l’évitement. En parler à quelqu’un d’autre, chercher un confident qui nous rassure et confirme que nous avons raison. Parfois, avant même que celui qui nous a blessés soit au courant du problème, beaucoup d’autres personnes le connaissent déjà ! Jésus propose exactement le chemin inverse : avant de faire du conflit une affaire publique, retourne vers celui qui t’a blessé. Va le trouver. Parle-lui. Dis-lui ce qui s’est passé pour toi, mais écoute-le aussi. Peut-être découvriras-tu qu’il n’avait pas voulu te blesser ; peut-être découvriras-tu que tu avais mal compris ; peut-être découvriras-tu au contraire que ta blessure était bien réelle et que l’autre doit l’entendre. Mais dans tous les cas, quelque chose devient possible : la rencontre. Le conflit ne doit pas immédiatement devenir une affaire ; il doit d’abord redevenir une rencontre entre deux personnes.
Et c’est la condition non négociable pour viser l’unique enjeu que Jésus révèle. « S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. » Il ne dit pas : « Tu as gagné. » Il ne dit pas : « Tu as démontré que tu avais raison. » Il dit : « Tu as gagné ton frère. » Lorsqu’on cherche à gagner, on veut toujours gagner contre l’autre, démontrer que nous avons raison, obtenir des excuses, faire reconnaître notre bon droit. Cà c’est la justification. Jésus nous propose une autre victoire. La véritable victoire n’est pas que l’autre perde ; c’est que nous ne nous perdions pas l’un l’autre. « Tu as gagné ton frère. » Dans le Royaume de Dieu, la question n’est donc pas seulement : « Qui a raison ? » Quelqu’un peut avoir raison et un autre tord. Peut-être même n’y a-t-il aucun tord, juste une incompréhension Mais la véritable question est « Comment pouvons-nous traverser ce désaccord sans perdre la relation ? » Toute communauté humaine, église, couple, famille, club … est composée d’hommes et de femmes différents, avec des histoires, des sensibilités et des caractères différents. Et dans toutes communauté humain, le conflit est inévitable. En Eglise, Jésus nous montre comment traverser les conflits sans perdre la fraternité.
C’est pourquoi la suite du texte est importante. Jésus sait bien que la première rencontre ne suffit pas toujours : « S’il refuse de t’écouter, prends une ou deux personnes avec toi. » Puis, s’il refuse encore : « dis-le à l’Église ». On pourrait y voir une procédure disciplinaire. Mais le but, à chaque étape est de sauver la relation, de ne ramais renoncer à l’autre, quitte à chercher une médiation. Pour autant le texte semble envisager cette possibilité. « S’il refuse aussi d’écouter l’Église, considère-le comme un païen ou un collecteur d’impôts. » Nous pourrions comprendre cette phrase comme une autorisation donnée à l’Église d’exclure définitivement celui qui ne veut pas entendre. Mais même dans ces situations extrême où la communion est véritablement blessée et où l’on ne peut plus, l’autre faire comme si tout allait bien, l’autre reste celui vers lequel il faut toujours aller, encore et encore. Car Jésus mange avec les collecteurs d’impôts, il appelle Matthieu, il va vers ceux que les religieux considèrent comme pécheurs. Bref même quand la relation semble fermée, ce n’est qu’une apparence. Nul ne peut enfermer l’autre dans une condamnation et l’espérance d’une rencontre nouvelle doit toujours être nourrie.
C’est dans ce contexte qu’il faut entendre les paroles sur l’autorité de l’Église : « Tout ce que vous exclurez sur la terre sera exclu dans le ciel ; tout ce que vous accueillerez sur la terre sera accueilli dans les cieux. » Jésus confie à son Église une responsabilité considérable. Elle consiste à discerner, à appeler au repentir lorsque cela est nécessaire, à protéger celui qui est blessé, à maintenir la vérité, mais aussi à ouvrir un chemin de réconciliation. L’autorité chrétienne n’est donc pas d’abord le pouvoir de fermer une porte mais de savoir quand une porte doit être fermée pour protéger, et quand elle peut être rouverte pour permettre à la vie de recommencer.
Alors oui, quand deux ou trois personnes, il suffit juste de deux ou trois personnes qui cherchent ensemble comment vivre une situation difficile pour que Jésus les assure de sa présence pleine et entière. Un présence qui n’est pas uniquement le surplomb de la bénédiction, la présence de celui qui accompagne les être de bonne volonté, mais une présence qui est le centre indispensable autour duquel la vraie réconciliation est possible.
Jésus en effet ne promet pas une réconciliation superficielle, mais une réelle harmonie. Une réconciliation profonde, harmonieuse. Car s’accorder en grecque se dit symhonia – symphonie. Et j’aime cette surprenante image musicale, la symphonie, l’accord parfait qui nécessite un diapason, un La autour duquel tout se construit. Or pour retrouver son accord parfait, son harmonie il faut un diapason, un La, un point fixe, inébranlable, autour duquel tous les pupitres vont chanter et célébrer. Ce La, c’est Jésus qui nous aime, qui nous a pardonné et qui donné sa vie pour nous sauver individuellement mais aussi en temple que peuple en parfaite communion et à son servie.
Et bien je vous le dis, ce diapason est toujours à notre disponibilité : Jésus dit « Je suis au milieu de vous. » Il ne dit pas : « Je serai au milieu de vous lorsque vous serez tous parfaitement d’accord. » Il dit : « Je suis au milieu de vous lorsque vous cherchez, malgré vos désaccords, à vivre ensemble en mon nom. »
Le Christ est présent lorsque deux personnes qui se sont blessées essaient de se parler,
lorsqu’une personne accepte enfin d’écouter,
lorsqu’une autre trouve le courage de demander pardon,
lorsqu’un frère renonce à avoir le dernier mot.
Il est là lorsque nous découvrons que nous avions peut-être raison sur le fond, mais que nous avions tort dans la manière de défendre notre vérité.
L’évangile aujourd’hui ne nous demande pas de devenir une Église sans conflits : une telle Église n’existe pas., mais une Église qui sait quoi faire de ses conflits.
Une Église où l’on ne parle pas immédiatement sur l’autre, mais où l’on essaie d’abord de parler avec lui.
Une Église où l’on ne cherche pas d’abord à avoir raison, mais à « gagner son frère ».
Une Église où la faute peut être nommée sans que la personne soit définitivement enfermée dans sa faute.
Une Église où la vérité compte, mais où la vérité n’est jamais séparée de la grâce.
Et peut-être pouvons-nous comprendre pourquoi Jésus nous demande cela : parce que nous sommes nous-mêmes des personnes qui avons été cherchées par Dieu.
Avant d’être ceux qui doivent aller chercher leur frère, nous sommes ceux que Dieu est venu chercher.
Avant d’être ceux qui doivent pardonner, nous sommes ceux qui avons reçu le pardon.
Avant d’être ceux qui doivent accueillir, nous sommes ceux que Dieu a accueillis.
Si nous pouvons retourner vers notre frère, ce n’est donc pas parce que nous serions naturellement meilleurs que lui, mais parce que nous savons que Dieu n’a pas renoncé à nous et qu’il nous a fait frère et soeur.