Exode 3,1-12 Dimanche 8 mars 2026

Exode 3,11-17 tout autour du buisson …

Dimanche 8 mars 2026. Temple de Le Havre Xavier Langlois

Exode 3/1-12 : Le buisson ardent

1Moïse faisait paître le troupeau de Jéthro, son beau-père, sacrificateur de Madian ; il mena le troupeau au-delà du désert et se rendit à la montagne de Dieu, à Horeb. 2L’Ange de l’Éternel lui apparut dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson. (Moïse) regarda, et voici que le buisson était tout en feu, mais que le buisson ne se consumait point. 3Moïse dit : Je vais faire un détour pour voir quel est ce spectacle extraordinaire, et pourquoi le buisson ne brûle pas. 4L’Éternel vit qu’il faisait un détour pour voir ; et Dieu l’appela de l’intérieur du buisson et dit : Moïse ! Moïse ! Il répondit : Me voici ! 5(Dieu) dit : N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds, car l’endroit sur lequel tu te tiens est une terre sainte. 6Et il ajouta : C’est moi le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se cacha le visage, car il craignait de diriger ses regards vers Dieu.

7L’Éternel dit : J’ai bien vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu son cri à cause de ses oppresseurs, car je connais ses douleurs. 8Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays découlant de lait et de miel, dans la région (où habitent) les Cananéens, les Hittites, les Amoréens, les Phéréziens, les Héviens et les Yebousiens. 9Maintenant le cri des Israélites est venu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que leur font subir les Égyptiens. 10Maintenant, va, je t’envoie vers le Pharaon ; fais sortir d’Égypte mon peuple, les Israélites.

11Moïse dit à Dieu : Qui suis-je, pour aller vers le Pharaon et pour faire sortir d’Égypte les Israélites ? 12Dieu dit : Je suis avec toi ; et voici quel sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir d’Égypte le peuple, vous rendrez un culte à Dieu sur cette montagne.

Prédication

En règle général quand on vient au culte c’est pour entendre parler de Dieu. Devant ce mystère dont on a jamais fini de faire le tour depuis que l’homme est homme, une des attentes du culte, hormis la joie de se voir, c’est d’en savoir un peu plus sur lui. Or  les premiers mots qui me viennent immédiatement en lisant le texte, c’est que Dieu, est vraiment celui que je ne connais pas. Ou pour le dire d’une façon moins brutale, Dieu est vraiment une énigme, celui qui me surprend, celui que j’ai du mal à reconnaître, du mal à comprendre. En lisant le début de ce récit du buisson ardent, je repense à cet interview que donnait l’exégète Thomas Romer qui décrivait la démarche de Moïse faisant le tour du buisson ardent comme la démarche même de toute théologie, de toute pensée sur Dieu. La démarche de celui qui est surpris par une présence et qui ne cesse d’en faire le tour sans jamais la comprendre totalement. Depuis des millénaires de judéo-christianisme, nous n’en finissons pas non plus nous-mêmes de faire le tour de ce buisson, et sans forcément progresser. Je ne lis pas mieux la Bible, je ne la comprends pas mieux que Philon d’Alexandrie, Augustin, Calvin, Barth ou tant d’autres. Chaque génération ne peut lire les écritures sans relire ceux qui les ont lu avant elle, mais doit à chaque se laisser surprendre elle-même, comme si tout cela était à chaque fois nouveau,  à redécouvrir.

Et c’est ce qui se passe ici. Pour qui n’aurait jamais rien lu de la Bible, il pourrait entendre ce récit comme un commencement. Le commencement de la révélation d’une présence. La révélation d’un Dieu qui veut s’adresser à l’homme Moïse et qui lui demande pour cela de se tenir à distance. N’approche pas d’ici, retire tes sandales, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. C’est de sa place, de son lieu, avec toutes ses questions, que le Seigneur va offrir à celui qui n’est encore qu’un pâtre, le don d’une relation. Et c’est çà la nouveauté, en tout cas pour Moïse. Depuis que je lis avec vous ce début du livre de l’Exode, j’ai souligné l’énigme du silence de Dieu. Il n’est pas absent les sages femmes le craignent, mais pas la fille de Pharaon qui pourtant sauve Moïse, pas non plus ce dernier qui agit motivé par la colère et tue l’égyptien. Jusque là, dans le silence de Dieu, des hommes et des femmes se cherchent des solutions humaines. Or pour la première fois ici, Dieu va sortir de son silence, de son mystère pour parler et pour offrir la possibilité d’une relation de foi personnelle et vivante avec lui. 

Ainsi cet immense récit de révélation nous parle autant de Dieu que de l’homme, et peut-être même de l’homme d’abord qui est appelé à une foi vivante avec son Seigneur, une foi qui consume l’être sans le dévorer, à l’image de ce buisson. Oui c’est l’histoire de l’homme que Dieu appelle et qui doit commencer par ôter ses sandales pour se mettre à l’écoute du divin. Rappelez vous la parole de Jésus qui demande aux disciples de secouer la poussière de leurs pieds  en quittant une ville qui n’aura pas accueilli leur paix. Un signe pour exprimer la volonté de ne plus rien à voir avec cette ville, d’être libre de toute attache pour continuer leur route. La terre sainte, sainte parce qu’elle est le lieu de l’appel, de la convocation, (elle n’est sainte que par la grâce de l’événement), nécessite que Moïse se déchausse, qu’il rompt tout lien avec le passé. Dieu veut faire du neuf, Dieu nous appelle à la nouvelle naissance de la foi … Rien ne doit nous tenir ou nous retenir. 

Rien ne doit retenir Moïse car il ne s’appartient pas, il appartient à Dieu, oui mais pas seulement. Il appartient au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu d’une généalogie de patriarches, de familles, de clans, de tribus. Il est le Dieu d’un peuple et si aujourd’hui il se révèle à Moïse comme le Seigneur, l’Eternel, Yavé, la connaissance de ce Dieu commence dans la découverte de sa fidélité à l’égard d’Israël. Cette fidélité fait partie de l’identité divine. Si El, Dieu en hébreux est le nom que l’on peut donner à n’importe quelle divinité, Yavé, l’Eternel ou le Seigneur selon les traductions, le nom qui est révélé ici à Moïse est le nom du Dieu unique qui fait alliance avec Israël. Il est le Dieu d’Abraham d’Isaac de Jacob,  Jésus citera cette parole (Matthieu 22,32) pour affirmer que Dieu est le Dieu des vivants et non des morts, celui qui s’attache à chaque génération, le Dieu de l’alliance et de l’histoire. 

Aussi quand le Seigneur se révèle à Moïse, il le rappelle à sa parenté. Peut-être faut-il que Moïse se souvienne qu’il fait partie de ce peuple. Même au loin, même dans le confort d’une vie maritale heureuse, il ne peut tourner le dos à cette partie de lui-même. En physique quantique on dit que deux particules jumelles, même a des années lumières de distance elles réagissent ensemble, comme si elles n’étaient qu’une. C’est une énigme de la physique. L’énigme vaut pour parabole. Moïse et les hébreux sont liés, même à des années lumières, tant leur vies sociales sont différentes, ils sont un, indissociables. La révélation de l’Eternel est la révélation de ce lien indissoluble.  Moïse ne peut exister seul, il appartient à ce peuple, c’est avec lui que son identité profonde va être révélé comme guide et législateur d’Israël. L’individu n’existe pas par lui-même, il est reconnu comme tel au milieu d’une communauté. De même lorsque chaque dimanche nous prions Notre Père qui êtes aux cieux, nous nous rappelons qu’il est Père d’une multitude, multitude qui m’interdit de me penser comme une particule élémentaire, complètement autonome. 

Un sentiment d’appartenance qui va s’exprimer dans un appel qui va prendre toute la place. Vous l’avez entendu, après que le Seigneur se soit révélé comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, on nous dit que Moïse se cache le visage craignant de regarder vers Dieu. Or c’est quand Moïse ne voit plus rien que le Seigneur lui dit ce que lui voit. Dieu a vu la misère de son peuple, et ce que Dieu voit, devient pour Moïse la Parole de l’Eternel. Peut-être qu’écouter Dieu c’est être rappelé à ce que l’on refuse de voir, à ce que l’on ne veut pas voir, tout ce que l’on accepté, ce à quoi on s’est habitué. Dieu ne laisse pas Moïse en paix car son peuple, le sien autant que celui de Dieu, souffre. Ce Dieu qui se révèle, n’est pas le Dieu des philosophes, n’est pas une idée. L’Eternel se révèle ici comme une personne, capable d’éprouver des sentiments. Or qui dit éprouver des sentiments, dit forcément être en position de fragilité, qui aime se risque à la déception, à la trahison. Le Dieu de la Bible, du buisson ardent jusqu’à l’évangile du Christ, prend toujours ce risque de l’amour. Au buisson ardent, il voit, il entend, il se sent atteint par ce qui arrive à son peuple. Dans la parabole du fils prodigue il est ému jusqu’aux entrailles. Dieu est bouleversé par ce qui arrive à son peuple, il se sent éminemment concerné par le sort de l’humain et qui, en se révélant ainsi il pose la grande question à Moïse : et toi, est-ce que tu te sens concerné ? 

C’est tout de même un bien curieux chemin que nous faisons. Nous avons commencé par nous interroger sur qui est Dieu et, chemin faisant nous entendons Dieu nous renvoyer la question : et toi, quelle genre d’homme de femme es-tu ? A Moïse il lui dit, avant que celui-ci n’ait même pu se poser la question : tu es celui que j’envoie, pour t’interposer devant le malheur en mon nom. Le Seigneur appelle Moïse à être tout simplement humain. Non pas cet humain égocentré, celui qui se cache les yeux les oreilles et la bouche. Mais devenir un humain véritable, autrement un humain à l’image de l’humanité de Dieu qui est capable de compassion. Et c’est peut-être la pointe de cette révélation : l’humanité de Dieu qui doit être notre mesure et notre inspiration. 

Mais pour devenir cet humain nouveau devra Moïse sortir encore une fois de son confort. Il était passé de fils d’esclave à prince, puis de prince à l’état de justicier et de proscrit, puis de proscrit à pâtre et chef de famille,  il doit passer maintenant de l’état de pâtre à celui de libérateur. Pas facile d’entendre cet appel, et c’est ce que répondra Moïse dans la suite du texte que nous lirons la semaine prochaine. Mais aujourd’hui entendons seulement la pointe de sa résistance :  je ne suis pas un héros  !Seigneur, tu te trompes, je ne suis pas celui que tu crois. Je n’ai pas les mots, je n’ai pas la formation, je suis trop jeune, trop vieux … Et puis que pourrait-il dire d’autre, Moïse au Seigneur, que peut-être il a déjà essayé et que ça a raté. Seigneur entre ce que tu me demandes et moi il y a le poids de l’échec et de la culpabilité. 

Alors nous voilà, comme Moïse, devant le buisson. Nous pensions venir pour apprendre quelque chose sur Dieu et c’est Dieu qui nous apprend quelque chose sur nous-mêmes. Nous pensions contempler un mystère, et le mystère nous appelle. Moïse entend : “Je t’envoie” et immédiatement monte en lui cette vérité que nous connaissons si bien : Je ne suis pas à la hauteur.Mais au cœur de cette fragilité, Dieu ne retire pas son appel. Il ne corrige pas son choix. Il ne cherche pas un autre candidat. Il livre une promesse : “Je serai avec toi.” 

Cette parole traverse toute l’Écriture. Elle traverse l’histoire d’Israël. Elle traverse nos histoires personnelles. Et elle trouvera son accomplissement lorsque, des siècles plus tard, un autre que Moïse se tiendra au milieu des hommes, non plus devant un buisson en feu, mais comme la présence même de Dieu parmi nous, à la Croix le signe définitif et universel de la compassion divine. En Jésus-Christ, ce n’est plus seulement une voix qui promet d’être avec nous, c’est Dieu lui-même qui vient partager notre condition, nos peurs, nos résistances, nos échecs. Le Dieu du buisson devient le Dieu incarné. Le Dieu qui voit la misère descend au cœur de cette misère. 

Et lorsque le Ressuscité envoie à son tour ses disciples, il ne leur promet ni succès ni sécurité.
Il leur dit simplement : “Je suis avec vous tous les jours.” Ainsi le feu du buisson ne s’est pas éteint. Il brûle désormais dans la vie du Christ donné pour le monde. Il brûle dans toute existence qui accepte d’être envoyée au nom d’un Dieu compatissant. Peut-être que nous ne nous sentons pas capables. Peut-être que nous portons le poids de nos échecs. Peut-être que nous aurions préféré rester bergers loin des conflits. Mais si Dieu appelle, ce n’est pas parce que nous sommes forts c’est parce qu’il choisit d’être avec nous.

Alors aujourd’hui, il ne nous est peut-être pas demandé d’être des héros. Il nous est simplement demandé de croire à cette présence. D’ôter nos sandales. D’accepter d’être envoyés là où la souffrance appelle une compassion incarnée. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est le Dieu vivant et en Jésus-Christ, il est le Dieu-avec-nous. Et c’est peut-être là le véritable miracle du buisson ardent : non pas que le feu brûle sans se consumer, mais que Dieu choisisse des êtres fragiles pour porter sa lumière. Amen.

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