Dimanche 15 février 2026 : Exode 2,11-22

Exode 2,11-22 : Moïse dans tous ses excès !

Culte du 15 Février 2026. Temple de Le Havre

Prière lecture prédication

Lorsqu’on a goûté au succès il est difficile de ne pas en vouloir davantage. Des sages femmes ont sauvé des enfants juifs, la fille de pharaon vient de sauver un enfant qu’elle nomme Moïse et qui sera le guide des hébreux pour les conduire vers la liberté. L’histoire rebondit vers le meilleur et malgré l’adversité la trajectoire se dilate toujours vers le salut. Malgré un climat des plus dangereux, des femmes font ce qui doit être fait pour incarner la justice à leur mesure et sont pour nous des exemples.

Cette trajectoire de salut et de justice se poursuit aujourd’hui. Et même s’il nous faudra discuter sérieusement de ce qu’a fait Moïse, il n’empêche que celui qui a été élevé chez les grands de ce monde, agit à son tour et sort de son confort. Moïse voit un égyptien qui maltraite un hébreux, il ne reste pas sans rien faire, il se risque à une entreprise dont la violence peut et devra être discutée. Mais pour l’heure je constate qu’il sort de sa sécurité, il prend un risque, il n’estime pas que son confort est le bien suprême à conserver. Il ne reste pas indifférent devant le sort de l’hébreux et l’on peut dire qu’il est gouverné par sa compassion.

Cette compassion est le signe d’un manque positif. Le fait d’être concerné par l’autre, atteint par sa souffrance. La compassion signifie que ma vie ne peut se satisfaire d’elle même, elle ne peut être pleine d’elle même, mais seulement lorsqu’elle se déploie dans une relation avec l’autre, lorsqu’elle se sent concerner par l’autre. Ce qui est d’ailleurs une constante dans la Bible, le bonheur ou pour le moins la plénitude se reçoit toujours d’un autre, Dieu, le Christ, le prochain … 

Jean 13,34-35 : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » Le commandement de l’amour est au centre de l’Evangile. Comme l’écrivait Daniel Marguerat, Jésus radicalise ce commandement qui est présent dans le Premier Testament mais pour en faire le caractère fondamental de toute éthique. Et si ce commandement est nouveau, c’est parce qu’il est appelé à être vécu à l’image du Christ qui va jusqu’à donner sa vie pour le salut des hommes. Il s’agit donc d’une exigence radicale, sans aucun compromis. Exigence difficilement atteignable pour les humains que nous sommes, mais une exigence qui est donnée comme un apprentissage à vivre sur le chemin du salut qui est offert et non pour mériter le salut. Il s’agit donc d’un chemin de louange et  de reconnaissance sur lequel nous avons le droit de nous tromper de vivre l’échec.

Je dis cela car devant une exigence trop forte, la tentation naturelle et première, est celle du découragement et du renoncement. Mais il existe une autre tentation. Lorsque l’intérêt pour l’autre est si grand et la menace qui pèse sur lui si vive, la tentation est alors de se lancer spontanément des actes irréfléchis. Ici, la tentation est celle de la violence. C’est une tentation complexe qui se répète. Moïse tue un égyptien qui maltraite un hébreux, il sépare manu-militari deux hébreux qui se battent, il chasse des bergers qui monopolisent un point d’eau. Trois violences qui paraissent légitimes, une qui est dissimulée, l’autre qui est contestée et la troisième qui est bénie. 

Trois violences qui se présentent à nous comme l’incarnation du souci de l’autre mais qui ont un autre point comme : elles sont décidées sans aucune motivation spirituelle. Dieu ne parle pas, il n’est pas question d’une référence à la crainte de Dieu comme pour les sages femmes, ni à aucune loi, à aucune éthique générale même humaniste. Il s’agit dans ces trois cas d’une décision libre et autonome. Le libre arbitre ça existe et Moïse en use. Il se décide à une action, il prend l’initiative. Il se cherche par lui même une solution adaptée face à chaque situation qu’il rencontre. Des solutions qui auront des conséquences diverses. Le fait d’avoir tué l’égyptien le contraint à l’exil, celui d’avoir séparé les bergers lui permet de rencontrer sa femme … qu’il congédiera d’ailleurs plus tard, et oui dès cette époque le divorce existait. 

Alors oui, un homme seul, sans aucun cadre pour l’inspirer, cherche par lui-même des solutions aux problèmes qui se posent à lui, mais il y a eu tout de même un meurtre. Difficile de juger de cet acte dans un climat de terreur, mais tuer un homme est toujours un drame, d’autant que dans notre cas il n’y a eu aucune négociation. De par son statut, celui de membre de la famille royale, Moïse aurait pu intervenir avec la force de son autorité plutôt que celle de son bras.  Et ceci nous enseigne quelque chose de très important, à savoir que lorsque l’humain est gouverné exclusivement pas sa compassion celle-ci peut le rendre aveugle. La compassion n’est pas toujours bonne conseillère, le sentiment seul peut devenir un piège et conduire à l’irrationnel. Et nous le savons bien, la bonne conscience peut conduire à la pire des violences. L’enfer est pavé de bonnes intention comme le dit l’adage populaire.

Si nous avons besoin d’une loi pour contenir le pécheur, le violent, le criminel, nous avons aussi besoin d’une loi pour bien orienter la compassion, les bons sentiments. C’est ce que dit Jésus d’ailleurs.

Matthieu 26,51 : Et voici, un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui emporta l’oreille. Alors Jésus lui dit : « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges ? Jésus condamne la violence qui prétend défendre la justice. On le comprend puisqu’il doit mourrir à la croix pour le salut de tous, mais ici la non-violence est généralisée. Qui prend l’épée périra par l’épée. La violence est un piège qui enclenche un cercle vicieux, la violence engendre la violence et ne fait que l’accroître. 

Dans l’évangile la résistance à la violence se situe à un autre niveau. Nous avons tous en mémoire le sermon sur la montagne : priez pour vos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutent … La résistance est spirituelle, le combat est celui de la prière. Ce que Jésus ordonne il l’accomplit, il choisit de mourir pour les hommes, et se faisant il incarne la justice divine qui n’aspire qu’au salut de l’homme. En l’humain quel qu’il soit, il y a toujours quelque chose de précieux à sauver. Et cette justice n’est pas le propre du nouveau testament, le prophète Ezéchiel au 6ème siècle avant notre ère annoncer la volonté de Dieu en ces termes : Ez 18,21 Quant au méchant, s’il se détourne de tous les péchés qu’il a commis, s’il garde toutes mes lois et s’il accomplit le droit et la justice, certainement il vivra, il ne mourra pas. On ne se souviendra plus de toutes ses révoltes, car c’est à cause de la justice qu’il a accomplie qu’il vivra. Est-ce que vraiment je prendrais plaisir à la mort du méchant – oracle du Seigneur DIEU – et non pas plutôt à ce qu’il se détourne de ses chemins et qu’il vive ?

Au coeur du premier testament il y a déjà cette intuition majeure, la justice de Dieu ne sera jamais d’anéantir l’humain,  mais plutôt le mal qui dévore l’humain et le défigure. La justice de Dieu n’est pas un acte judiciaire qui punit à la mesure d’un code pénal, mais un acte de guérison. Ce qui veut dire que cette justice ne peut pas être un ordre politique, qu’il ne peut exister de chrétienté au sens d’un système politique chrétien. En effet, si Christ fait grâce au pêcheur qui se repend, la société ne peut pas ne pas emprisonner le criminel. C’est la célèbre distinction entre l’ordre spirituelle et temporelle qu’a formalisée Luther.

Oui Moïse s’est interposé là où d’autres auraient détourné les yeux, mais il a tué un homme. Il a caché son crime, ce qui veut dire qu’il avait conscience de ses actes. Cependant l’histoire ne s’arrête pas là. Après avoir tué l’égyptien, il est contraint à l’exil, et oui il n’est rien qui demeure caché qui ne doit être découvert dit Jésus (Luc 12,2). Moïse est maintenant obligé de quitter définitivement son confort, sa position sociale et toutes les sécurités qu’elles lui garantissaient. Bref il ne peut éviter les conséquences de son acte. 

Mais est-ce une fin pour lui ? Je ne le crois pas, en tout cas je l’interprète différemment. D’abord en fuyant l’Egypte il emprunte le chemin qu’il suivra en conduisant les hébreux vers la liberté. Cette fuite n’est pas insignifiante, elle ne parle pas que d’échec elle dessine en creux une promesse insoupçonnable. Bien plus tard la famille de Jésus se réfugiera aussi en Egypte pour fuir la fureur d’Hérode qui veut supprimer tous les enfants mâles à l’image de Pharaon. Et la sainte famille parcourra elle aussi ce chemin qui exprime la délivrance, de l’Égypte vers Israël. 

Ce qui veut dire que cette traversée du désert peut aussi être lue comme un itinéraire initiatique. Moïse a tout perdu en terme de statut social et de puissance, mais c’est justement dans cette perte qu’il lui est donné l’occasion de devenir un autre homme, de naître de nouveau. Car le désert est le lieu où l’on ne peut que dépendre de Dieu. C’est un chemin d’humilité, de difficulté, mais aussi de grâce et de conversion. C’est au désert qu’Israël reçoit la Loi, que se fiance à Israël selon le prophète Osée, que Jésus refuse la puissance et l’autonomie offerte par le Satan pour ne dépendre que du Père. J’aime à croire qu’au désert Dieu travaille le coeur de Moïse et qu’ainsi l’échec, l’erreur ne soient plus une fin mais un lieu d’apprentissage, un passage est nécessaire pour être guérit de tout narcissisme ou autre rêve de puissance. 

Alors que conclure ? D’abord que nous sommes effectivement sur un lieu de passage vers la vocation de Moïse. Il est préparé à la rencontre devant le buisson ardent, récit sur lequel je prêcherai après les vacances. Et la Parole d’aujourd’hui nous dit surtout que cette vocation s’enracine dans une compassion qui s’indigne. Tout commence par une indignation, une révolte qui ne peut se contenir. Cela ne justifie pas le meurtre, je l’ai déjà dit, mais elle indique au moins l’absence d’indifférence. Moïse n’est pas homme à détourner les yeux, il prend le risque de faire quelque chose. 

Le problème est que lorsque l’indignation, le sentiment de révolte s’exprime tout seul, alors la passion étouffe le coeur de l’homme et le pousse à l’excès. Dans la passion l’homme reste seul face à lui-même et n’a plus la faculté de juger. La passion est un piège. Ainsi seul face à sa colère Moïse qui se donne des solutions qui n’en sont pas. 

Mais il reste que Dieu ne l’a pas abandonné à ses erreurs. Peut-être faut-il connaître un excès d’humanité et de compassion pour entendre Dieu. Et sûrement que l’excès du zèle est moins coupable que celui de la paresse. Mais Dieu n’abandonne pas celui qui est dans l’échec d’une compassion pure et instinctive. Dieu fait grâce et transforme cet excès désordonné en vocation. Dieu toujours le meilleurs en nous même s’il est confus. Amen

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