Dim 14 juin 2026 : Matthieu 5,1-12 : Le chemin du bonheur
Matthieu 5,1-12 : Le chemin du bonheur
3« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
4Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
5Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
6Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
7Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
8Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
9Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
10Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
11Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. 12Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.
Prédication
Je ne pense pas trahir le mot de « béatitude » en parlant de « bonheur ». Le bonheur a ceci de particulier, à mon sens, que je ne me le donne pas vraiment à moi-même ; je le reçois bien souvent des circonstances extérieures ou de ceux que je rencontre. C’est un bonheur qui me surprend toujours, qui m’émerveille et devant lequel je demeure, en quelque sorte, impuissant. Face à la crèche, face à la résurrection, dans le feu de l’Esprit, les témoins de l’Évangile ne se donnent rien : ils reçoivent tout. Face à Dieu comme face à l’autre d’ailleurs. On ne décide pas d’avoir la foi, elle vous est donné de même, on ne décide pas de tomber amoureux ; on tombe amoureux, et tout change.
Parfois, il peut arriver aussi que nous soyons heureux sans le savoir. Karl Barth, qui a longuement commenté ce texte des Béatitudes dans sa Dogmatique, insiste sur cette idée que l’homme ne se déclare pas heureux de lui-même. La béatitude fait l’objet d’une révélation. Ce n’est pas l’auditeur qui, de lui-même, se reconnaît dans cet état ; cela lui est révélé par la parole du Christ. Sans cette révélation, il n’en saurait rien. Dans ce commentaire, j’entends un déplacement important. Nous passons de l’incapacité à nous donner le bonheur à l’incapacité à reconnaître qu’il est déjà là. Serions-nous donc heureux sans le savoir ? Quel dommage !
Le Christ enseignerait alors ceux qui l’écoutent afin qu’ils reconnaissent enfin leur véritable bonheur. Voilà ce que je trouve particulièrement étonnant : le fait que l’on puisse enseigner le bonheur. Apprend-on à être heureux ? Quand je vois à la Fnac ces rayons immenses consacrés au développement personnel, au coaching de soi, à toute cette littérature très en vogue, j’y perçois moins un éventail de solutions qu’un grand vide en forme de labyrinthe. Mais enfin, si cela fait du bien ce n’est pas à moi de juger.
Quoi qu’il en soit, et à l’inverse de toute cette littérature qui ne cesse de renvoyer à une existence censée tenir à distance tout ce qui pourrait lui nuire — qui ne serait pas d’accord ? — jusqu’à fantasmer un bien-être absolu et irréel, les Béatitudes ont ceci d’absolument déstabilisant qu’elles nous indiquent le bonheur précisément là où il semble méconnaissable.
Si j’en juge par ce que je lis, le bonheur se trouve dans le manque, la précarité, la vulnérabilité « Heureux les pauvres ! » Voilà comment commence le discours de Jésus, et cette affirmation me fait grincer des dents. La pauvreté, un bonheur ? Certainement pas. Un fléau, oui, qu’il faut combattre.
Lorsque nous lisons ces Béatitudes, sommes-nous bien certains de vouloir vivre cette charte de l’existence chrétienne ? Qui aspire sincèrement à la persécution dont il nous est pourtant dit qu’elle est occasion de bonheur ? Il faut donc prendre un peu de recul pour comprendre ce qui nous est dit, et commencer par mettre à distance ce qui ne nous est pas dit. Je n’entends aucun dolorisme dans ces Béatitudes. Je n’y reconnais pas l’exaltation d’une prétendue vertu consistant à endurer la souffrance.
En revanche, il nous est décrit une situation de manque comme le révélateur heureux d’une aspiration plus profonde. En effet, ce n’est pas le manque qui est heureux, mais ce qui est désiré derrière lui. À celui qui est pauvre de cœur — ou pauvre en esprit selon nos traductions — est promis le Royaume. Oui, il s’agit de se sentir pauvre même lorsque l’on ne manque de rien. Non pour se reconnaître vertueux dans cette pauvreté, mais pour reconnaître et désirer ce que l’homme ne peut se donner à lui-même : la plénitude du Royaume.
Cette première béatitude est fondamentale pour comprendre toutes les autres. Elle pose la pauvreté évangélique dans sa signification profonde et spirituelle : être pauvre, c’est reconnaître comme seule véritable richesse le Royaume des cieux. Victor Hugo écrivait : « Nos joies sont de l’ombre ; le suprême sourire est de Dieu. » Lorsqu’on a compris cela, toutes les autres Béatitudes se déploient avec une grande cohérence. Ceux qui pleurent seront consolés ; ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés ; celui qui aspire à la paix sera appelé fils de Dieu ; celui qui est persécuté pour la justice recevra le Royaume.
Consolation, filiation divine, appartenance au Royaume des cieux : voilà où il faut placer le curseur des Béatitudes. Le bonheur ne réside pas dans le manque, mais dans ce qui est promis à travers lui. Mieux encore : le manque est peut-être la condition nécessaire pour reconnaître ce qui nous est offert de précieux.
Si je poursuis cette logique, j’irai jusqu’à dire qu’il n’existe finalement aucun manque qui soit totalement réel. Quoi que le croyant puisse éprouver — lutte, tristesse, compassion ou découragement — aucune difficulté ne pourra obérer la réalité de ce qui est promis. Aucune tristesse ne résistera à la consolation du Père. Aucune persécution ne remettra en cause mon identité d’enfant de Dieu. Cette joie d’être en Dieu, d’être de Dieu, rien ni personne ne pourra jamais nous la ravir. Pour être plus précis, il faut ajouter qu’il s’agit d’une promesse adressée autant à ceux qui ont besoin d’être consolés qu’à ceux qui ont soif de justice.
François Vouga, l’un des grands exégètes du Nouveau Testament, a écrit un commentaire du Sermon sur la montagne dans lequel il affirme que la justice de Dieu rencontre la recherche de justice des hommes. Ces deux réalités sont comme deux aimants qui s’attirent. Jésus s’adresse à ceux qui pleurent, mais aussi à ceux qui savent pleurer avec ceux qui pleurent. Il s’adresse à ceux qui ont faim de justice, à ceux qui ont soif de miséricorde. Or la justice, soit elle est pour tous, soit elle n’est pas. Jésus s’adresse au persécuté comme à celui qui tient bon pour la vérité. On pense naturellement aux chrétiens persécutés en Orient, mais cette parole peut aussi être entendue dans le monde laïc. Je songe tout particulièrement à ces journalistes qui, dans bien des régions du monde, paient parfois de leur vie le fait de porter la voix de ceux qui sont réduits au silence.
Bref, Jésus s’adresse à celles et ceux qui vivent la fidélité évangélique comme une épreuve pour leur dire que la fidélité ne déçoit jamais. Dieu ne délaisse jamais ses fidèles. La fidélité est donc un chemin qui conduit au bonheur. « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît », dira Jésus au chapitre suivant. Il y a une grâce propre à la fidélité, même lorsqu’elle est éprouvée, car entre la fidélité et la rencontre, il peut y avoir de l’espace pour la difficulté, le découragement ou le doute. À ceux qui cherchent le Royaume de Dieu, qui désirent le vivre et le manifester — règne d’amour, de respect et de concorde — mais qui se heurtent à d’autres logiques, Jésus déclare : aucune force ne peut vous séparer de mon Royaume, et donc de mon intimité et de ma fidélité.
Alors peut-être est-il finalement question de persévérance plus encore que de bonheur. Le bonheur promis est une plénitude offerte à celui qui persévère dans la vie évangélique. Le problème est que cette persévérance est parfois exprimée dans des termes qui nous dérangent « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » Bien au-delà de la fidélité éprouvée, il est ici question de pureté comme condition pour rencontrer Dieu. Pureté ici, ou encore ce fameux : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », toujours dans le Sermon sur la montagne.
Pureté, intégrité, perfection : voilà des mots qui me font peur, parce que je les associe volontiers à une forme d’intransigeance, de dureté ou de légalisme. Si la pureté ou l’intégrité sont les conditions pour se tenir devant Dieu, qui pourra se juger digne ? Si la perfection est la mesure avec laquelle je serai mesuré, alors je vous le dis : je suis déjà condamné.
Je ne suis pas le premier à éprouver cette difficulté. Ainsi, d’autres ont tenté de rendre ces exhortations plus recevables. Thomas d’Aquin, par exemple, laisse entendre qu’elles ne s’adressent pas à tout le monde. Il distingue dans les Écritures les préceptes et les conseils évangéliques : d’un côté ce qui concerne tous les chrétiens, de l’autre ce qui s’adresse aux religieux, aux moines ou aux clercs. Bref, nous serions ici devant une charte dont l’exigence la plus élevée serait destinée à une élite spirituelle. Une telle lecture demeure difficile à entendre pour des protestants attachés au sacerdoce universel.
En rupture avec la tradition médiévale, Luther éprouve douloureusement l’impossibilité de se prévaloir d’une quelconque pureté devant Dieu. Il adopte alors une lecture profondément dogmatique de ce texte. Pour lui, les Béatitudes manifestent la Loi de Dieu : cette Loi qui accuse, qui décourage et qui conduit nécessairement l’homme au désespoir afin qu’il découvre enfin la grâce. Le propre de la grâce, selon Luther, est précisément de révéler cette pureté inaccessible à nos propres forces.
Le grand reproche qui sera adressé à cette lecture, tant par la théologie catholique que protestante, notamment par Bonhoeffer, est celui d’une grâce à bon marché : une grâce qui se suffirait à elle-même, qui ne réclamerait rien et qui finirait par devenir le prétexte au maintien du statu quo. Car même lorsque nous avons découvert la grâce, nous demeurons appelés à être des artisans de paix, à rechercher la justice et à aspirer à la pureté. C’est là toute la question de la sanctification. Calvin la défendra avec vigueur en expliquant que, dans la grâce, nous sommes appelés à vivre la Loi. C’était ce qu’il appelait le troisième usage de la Loi.
Mais il existe encore une autre manière de lire les Béatitudes. C’est François Vouga qui cite Tolstoï. Commentant ce texte, celui-ci écrit que le Fils de Dieu a apporté l’enseignement et l’exemple qui conduisent au salut. Cette affirmation nous renvoie à une vérité évangélique profonde et fondamentale, celle qu’avait déjà formulée l’épître aux Hébreux : « Bien qu’il fût Fils, il apprit l’obéissance par les souffrances qu’il endura. Et, après avoir été rendu parfait, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent l’auteur d’un salut éternel. » Celui qui enseigne a lui-même été l’exemple, pourrait-on dire en paraphrasant Tolstoï.
Jésus est l’accomplissement vivant de la Loi.
Ce que nous devons comprendre, c’est que toute exhortation biblique nous parle d’abord d’une autre fidélité que la nôtre : celle du Christ. Entre moi et la Loi, il n’y a pas seulement l’océan de mes incertitudes, la fragilité de ma fidélité ou, pire encore, la culpabilité liée à mon humanité. Non, il y a davantage. Entre moi et la Loi, un autre se tient. Un autre qui accomplit la Loi et manifeste ainsi la véritable pureté. Un autre qui, en accomplissant la Loi, ne me dispense pas pour autant de la vivre.
Comment cela pourrait-il être autrement ? Paul lui-même nous rappelle que le commandement est « saint, juste et bon ». En Christ, tout est accompli. Celui qui, dans le Sermon sur la montagne, a résumé toute la Loi dans le commandement de l’amour — amour de Dieu et amour du prochain — a aimé jusqu’au bout. Ainsi, le compatissant, l’artisan de paix, le cœur pur, le véritable Fils, c’est d’abord Jésus-Christ.Les Béatitudes nous parlent avant tout de l’être même du Christ, de celui qui trouve sa joie dans la fidélité à la volonté du Père, quel qu’en soit le prix. C’est à travers le prisme de cette fidélité que nous pouvons entendre ces paroles.
Désormais, sachons-le : ici, comme devant toute exhortation biblique, avant de nous interroger sur notre capacité à la vivre, il nous faut nous réjouir de son accomplissement en lui. Nous réjouir parce que sa fidélité transforme notre propre obéissance. Elle la délivre de tout enjeu de mérite pour en faire une réponse de reconnaissance et d’action de grâce. En lui, tout est accompli. À sa suite, nous n’accomplissons rien qui puisse nous valoir quelque mérite. Nous demeurerons toujours, selon la parole de l’Évangile, des serviteurs inutiles.
Mais la grâce qui nous est faite est de pouvoir grandir dans son imitation. La Loi n’est alors plus un défi à relever, mais les traces de ses pas à suivre. Oui, déjà vous êtes purs. Déjà vous êtes émondés. Non pas parce que vous le seriez par vous-mêmes, ni parce que vous seriez arrivés au terme du chemin, mais parce que lui l’est, et qu’il vous appelle à le devenir. Sa fidélité nous autorise à vivre la nôtre, quelles que soient les circonstances extérieures.
Voilà le véritable bonheur. Heureux celui qui aspire au Règne de Dieu que Jésus-Christ a manifesté. Heureux celui qui persévère dans cette espérance. Heureux celui qui découvre que, derrière chaque exigence de l’Évangile, se tient d’abord la fidélité du Christ.
Amen.