21/6/26 : Matthieu 6.1-4 : « Ton Père, qui voit dans le secret »

Matthieu 6.1-4 : « Ton Père, qui voit dans le secret »

Matthieu 6.1-4 L’aumône1« Gardez-vous de pratiquer votre religion devant les hommes pour attirer leurs regards ; sinon, pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux. 2Quand donc tu fais l’aumône, ne le fais pas claironner devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, en vue de la gloire qui vient des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. 3Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, 4afin que ton aumône reste dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

Prédication

« Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite ». La parole biblique est devenue un adage populaire. Sublime invitation à la discrétion et à la pudeur lorsque nous faisons quelque chose de bien. Encore que, l’exhortation du Christ a besoin d’être expliquée car elle pourrait être bien mal comprise. J’ai le souvenir d’un philosophe politique reprochant les malversations d’un homme politique en lui prêtant cet adage. Quand ta main droite prend dans la caisse publique, que ta main gauche ne le sache pas. J’avais trouvé ça étonnant d’utiliser ce verset biblique pour décrire de ceux qui s’arrange avec leur conscience. Deux mains qui s’ignorent comme deux consciences contraires qui cohabiteraient sans difficulté. 

S’il ne s’agit absolument pas de cela, encore faut-il écarter ce danger. Reste que cette parole touche à quelque chose de profond, à une saine méfiance que nous devrions avoir à l’égard des satisfactions faciles. Nous savons bien qu’il est possible de faire le bien pour de mauvaises raisons. Paul lui-mettait en garde : si je donnais tous mes biens pour nourrir les pauvres et que je n’ai pas l’amour, je suis une timbale creuse … Nous savons combien il est agréable d’être reconnu, félicité ou remercié. Et nous nous méfions à juste titre de cette satisfaction, comme si elle risquait toujours de corrompre la bonté et la gratuité d’un geste. C’est précisément à cet endroit que Jésus nous rejoint lorsqu’il déclare : « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite. »

Bien plus qu’une simple morale valorisant l’humilité contre l’orgueil, il s’agit d’un appel à la liberté et à une vie saine. Liberté de ne plus être prisonnier du regard des autres. Jésus en effet, dénonce ici les postures qui paradent, les attitudes narcissiques qui se nourrissent de l’admiration qu’elles suscitent chez les autres et qui deviennent un piège. Ces comportements sont ailleurs dans l’Évangile dévoilés dans toute leur gravité. Je pense notamment à Jean 5, lorsque le Seigneur reproche à ses interlocuteurs de ne pas le reconnaître comme l’envoyé de Dieu parce qu’ils sont trop occupés à rechercher leur propre gloire. Jésus dénonce des hommes tellement préoccupés par la promotion de leur image qu’ils passent à côté de l’essentiel, à côté de celui qui se tient pourtant au milieu d’eux.

Je convoque ici l’Évangile de Jean afin de mieux comprendre celui de Matthieu. L’enjeu est profond. Jésus dénonce  ceux qui agissent uniquement devant les hommes, ou plus exactement ceux pour qui tout se réduit à l’image valorisante qu’ils renvoient aux autres. Ceux-là ont déjà reçu leur récompense. Comprenons : toute la signification de leur existence se réduit dans le regard des autres. Et plus qu’au regard réel des autres, ils deviennent dépendants de l’idée qu’ils se font de ce regard, car ce que pense réellement un être humain échappe toujours à notre maîtrise. Leur existence finit alors par se réduire à un imaginaire narcissique, à une image qu’ils poursuivent sans jamais pouvoir la saisir.

On comprend alors la mise en garde. La valeur que je m’accorde à moi-même ne doit pas se découvrir d’abord dans le regard de l’autre, mais dans celui de notre Père céleste qui en Jésus nous accepte et nous accueille comme ses enfants. Là est la liberté et le secret d’une vie saine. 

Pour autant, on peut se demander ce que serait cette existence qui se dissimulerait à ce point au regard de l’autre. Jusqu’où la pudeur doit elle aller ? Cela serait-il même juste à l’égard de ce prochain ? Serait-il vraiment coupable celui qui se montrer sous son meilleur jour ? Y aurait-il de la honte à être quelqu’un de bien ? Certainement pas. Au contraire même, notre monde a besoin d’exemples qui donnent envie d’espérer. C’est le génie du Catholicisme Romain, d’avoir intégré dans leur piété les saints, des modèles qui convoquent à la possibilité d’une vie évangélique, sans forcément qu’il soit besoin de les prier. Les protestants n’ont pas de saints, mais ils cultivent la nécessité du témoignage, ce qui revient presqu’au même.

Or plus qu’un appel à la pudeur, Jésus semble défendre la culture du secret. « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite. » À l’inverse de toute démarche publicitaire, la discrétion devient ici si radicale qu’elle semble confiner au secret absolu. Pour que le don ait une valeur, il doit rester méconnu. Quand je parle de don ici, j’entends par extension toute attitude altruiste. 

Cette question me rappelle une réflexion du philosophe Jacques Derrida sur le don. Selon lui, ce qui caractérise le véritable don est sa gratuité absolue. Dès lors, pour qu’il soit totalement gratuit, il ne faudrait rien recevoir en retour, pas même un merci qui flatterait notre amour-propre. Poussant la logique jusqu’au bout, Derrida affirme que le véritable don devrait être accompli sans que celui qui reçoit le sache. Mais même dans ce cas, celui qui donne sait qu’il a donné. Il reçoit donc encore quelque chose : la satisfaction intérieure d’avoir accompli un geste généreux. Derrida en conclut que le don absolument pur n’existe pas. 

Je cite Derrida, car au fond l’évangile semble dire la même chose. Ne pas chercher la satisfaction dans les louanges de l’autre, de même, l’ignorance en les deux mains, semble aussi interdire une auto congratulation. Je devrais être étranger à moi-même ? Mais ce qui me semble problématique dans cette philosophie de Derrida et cette interprétation de l’évangile, c’est ce qu’elle suppose du regard de l’autre. Celui-ci serait toujours une menace. Il menace l’humilité, la gratuité, l’authenticité.

Or, est-ce véritablement la culture du secret que promeut Jésus ? Absolument pas. Il nous dit même tout autre chose, à savoir que nous sommes toujours regardés, qu’il nous est impossible de vivre à l’abri de tout regard extérieur. L’isolement absolu qui garantirait la pureté parfaite de nos intentions n’existe pas. Peut-être même est-ce l’illusion d’une pureté absolu du don qui est contesté. Car même dans le plus grand secret, le Père voit. Il ne s’agit pas de faire de Dieu un surveillant impitoyable ou un grand inquisiteur céleste, mais de prendre conscience que nous sommes toujours devant quelqu’un. Nos vies ne sont jamais enfermées sur elles-mêmes. Personne n’est totalement abandonné à lui-même. Même au pire des criminels au fond de son cachot, on ne peut retirer cette part irréductible de dignité : quelque part, un autre demeure face à lui.

Nul ne peut s’extraire de tout regard. Non seulement le Christ le confirme, mais il nous dit aussi qu’il y a de la joie à exister sous le regard de Dieu. « Ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »Il ne s’agit évidemment pas d’une récompense mercantile. Il s’agit d’une promesse : ce qui est accompli pour l’amour de Dieu nous fait toujours grandir. Dans la culture du don, grandit secrètement mais puissamment une communion avec le Père. Elle ne se voit, elle n’a pas besoin d’être criée sur les toits. Au contraire, elle est de l’ordre de l’intime, de la foi, de la présence qui se ressent dans le secret de la prière, le secret de la chambre comme le dit Jésus. 

Jésus ne nous révèle donc pas l’indifférence aux autres. Il nous révèle d’abord la grâce de la reconnaissance divine. À celui qui voudrait se cacher au nom d’une pudeur excessive, Jésus répond : tu ne peux pas te cacher devant Dieu. Tu ne peux pas empêcher Dieu de t’aimer. Face à Dieu, la reconnaissance demeure encore un don. Un don dont nous avons besoin, car les justes et les saines reconnaissances encouragent, fortifient. Ce n’est pas dans l’isolement et le secret que nous grandissons comme enfant de Dieu, mais dans un cadre familiale, l’Eglise où la reconnaissance mutuelle, comme celle de Dieu nous fait grandir. L’isolement peut aussi être une forme d’orgueil, la naïveté de pouvoir se passer de l’autre, de sa reconnaissance, de son amour. 

Alors, peut-être qu’effectivement il faut être un minimum étranger à soi même pour entrer dans la joie de la reconnaissance. Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. La reconnaissance dont tu as besoin, tu ne peux pas te la donner à toi-même, tu la reçois d’abord du Père. 

Et ce point est essentiel. Car celui qui a vécu ce face-à-face avec son Seigneur devient libre. Libre d’agir sans chercher à défendre une image. Libre d’accueillir la reconnaissance des autres sans en devenir dépendant. La reconnaissance cesse alors d’être un problème. Elle accompagne simplement le chemin de celui qui cherche à vivre sa foi. Dans la reconnaissance du Père céleste, nous ne dépendons plus de l’approbation des hommes, et çà c’est la liberté, mais nous pouvons enfin recevoir leur affection, leur estime et leur gratitude sans en devenir esclaves, et çà c’est une grâce.

Voilà peut-être ce que Jésus veut préserver lorsqu’il nous invite au secret. Non pas nous couper des autres, mais nous établir dans cette liberté intérieure qui permet d’aimer sans calculer et de recevoir sans se perdre. Amen.

Contact