Culte Pâques 2026 : Le fils prodigue

Mon fils était mort et il est revenu à la vie : Luc 15

Luc 15,11-23 Il dit encore : Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Mon père, donne-moi la part de la fortune qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. 13Peu de jours après, le plus jeune fils rassembla tout ce qu’il avait et partit pour un pays lointain où il dissipa sa fortune en vivant dans la débauche. Lorsqu’il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à manquer (de tout). Il se lia avec un des habitants du pays, qui l’envoya dans ses champs faire paître les pourceaux. Il aurait bien désiré se rassasier des caroubes que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. 17Rentré en lui-même, il se dit : Combien d’employés chez mon père ont du pain en abondance, et moi ici, je péris à cause de la famine. Je me lèverai, j’irai vers mon père et lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes employés. Il se leva et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut touché de compassion, il courut se jeter à son cou et l’embrassa. Le fils lui dit : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite la plus belle robe et mettez-la lui ; mettez-lui une bague au doigt, et des sandales pour ses pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir.

Prédication 

Il y a des violences qui se donnent à voir telles quelles, une giffle, un coup de poing, et d’autres, plus subtiles, violences psychologiques ou relationnelles, qui font moins de bruit mais qui n’en sont pas moins douloureuses, peut-être même davantage. Il y a de la violence dans l’histoire que nous venons de lire. Quand bien même aucun coup n’a été porté, aucun cri ne semble avoir été proféré, il reste cette violence relationnelle : la brutalité, la rapidité, la radicalité avec laquelle une relation fondamentale, celle qui lie un père à son fils, se brise. 

Nous connaissons tous bien sûr cette parabole, la plus connue des écritures. La plus connue car peut-être, la plus émouvante et la plus éloquente pour nous parler de l’amour de Dieu qui tel un père ne désespère jamais de ses enfants et les aime jusqu’au bout. Quoi de plus touchant pour penser Dieu, que ce père qui guète le retour de son fils ? Quoi de plus touchant que les retrouvailles du fils prodigue avec son père, nous disant par là que le retour à Dieu, la conversion, est toujours possible, toujours attendue par le Père. Oui, vous ne m’avez pas attendu ce matin pour découvrir cette parabole et pour prendre connaissance de son message central : l’amour de Dieu est patient, il dépasse infiniment tous nos errements, il ne saurait accepter de porter notre deuil, sa joie est de nous savoir dans sa maison. Un Dieu qui ne force pas, mais qui ne se satisfait pas de la séparation. L’amour de Dieu est patient et persévérant. 

Pourtant, tout en connaissant très bien cette histoire, on ne manque pas d’être intrigué, perturbé, par la violence humaine qu’elle étale et qui, probablement, nous renvoie à ces violences que nous avons pu rencontrer, subir, ou peut-être même exercer. Qui de nous peut avoir la certitude de ne jamais avoir fait de mal à qui que ce soit, de ne pas avoir été violent dans sa relation avec les autres, brutal dans ses mots ? Oui, dans un monde rythmé par la succession des saisons, comme dans toutes les sociétés paysannes, tout bascule à cause d’une parole mortifère. « Donne-moi ma part d’héritage ». Comprenons que ce fils entend désormais poursuivre sa vie dans la négation du père qu’il considère comme mort, dans la négation de tout ce qui l’a construit, de ce qui l’a fait. Si la parabole nous parle de l’amour inlassable du Père, il nous révèle aussi la nature du péché, cette prétention à se faire soi-même, à se réaliser dans l’autonomie totale, sans être redevable à qui que ce soit. Le « je veux être seul » ou le péché est la prétention de croire que tout seul on va se réaliser. 

Il y a la brutalité des mots mais aussi la violence des silences. Aucune explication, aucune justification. Quel mépris ! Plus étonnant encore, aucune tentative de la part du père pour retenir ce fils en pleine crise. Tout se déploie comme une suite d’événements inéluctables, un déterminisme que rien ne tente de conjurer. Cassure violente qui semble sidérer tous les acteurs, inhibant leur possibles réactions. C’est la stupeur générale. Et maintenant, comme je l’ai souvent dit, ce fils peut bien vivre sa vie comme il l’entend, la rupture est consumée, le mal est fait. Qu’il vive d’une façon dépravée ou qu’il aille faire de l’humanitaire à l’autre bout du monde, on s’en moque. La qualité morale de son existence ne nous importe par car le drame véritable s’est joué en amont, en renonçant à son père. 

Aujourd’hui, tout en maintenant le centre du drame dans la rupture relationnelle, je suis beaucoup plus modéré quant au peu d’importance de la qualité morale de son existence, et ce, pour deux raisons. La première est évidente, il reste toujours des traces d’une vie désordonnée. Quand bien même on ne voudra pas verser dans un discours moralisateur qui ne conduit pas à la vérité mais simplement à une posture, il n’en demeure pas moins que ce jeune homme s’abîme lui-même dans son choix de vie. Quand ce jeune juif en vient à désirer partager la nourriture des porcs, comment ne pas comprendre qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même, le souvenir froissé de ce qu’il fut. Si on le souhaite, on pourra toujours chanter à haute voix et avec l’air inspiré « tu peux naître de nouveau, tu peux tout recommencer, balayer ta vie passée » comme l’indique le cantique éponyme, mais le jeune fils le chantera toujours avec les stigmates de son passé. Comme l’écrit Faulkner : le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé. On guérit de son passé mais on ne l’efface pas. Après le brutalité de sa décision, ses choix de vie restent essentiels et le marqueront pour toujours.

Et puis, la qualité morale de son existence loin du Père, est importante car, finalement, elle nous parle de ses motivations. Je nous ai dit que l’absence de parole était violente et méprisante. Je le maintiens dans la logique du ce jeu de relation, mais la suite du récit nous livre son secret désir de vivre une vie de désordre. Il n’a pas demandé de l’argent pour aller faire de l’humanitaire, ce n’est pas le départ d’un utopiste révolutionnaire qui veut refaire le monde, il part pour ripailler. La rupture de la relation avec le Père est le coeur du drame, mais l’autre drame non moins important car universel et touchant à la condition humaine depuis Eve qui trouvait que « l’arbre était bon à manger et séduisant à regarder » est celui du désir. Nous sommes ici devant l’éternel humain qui veut satisfaire son désir à n’importe qu’elle prix, en espérant y trouver le bonheur mais qui souffre une fois qu’il est satisfait. 

Le désir nous ruine-t-il ? Platon disait que la seule chose vraiment désirable est la vérité ou le bien souverain à laquelle aspire l’âme, tandis que les désirs du corps perturbent cette quête et font souffrir. Platon nous apprend à discerner entre les besoins et le désir. Les besoins qui sont les nécessités du quotidien, ce à quoi il nous faut répondre pour pouvoir vivre. Besoin de pain, besoin de logement, besoin de dignité, besoin de justice et de sécurité… Besoin de tout ce qui est nécessaire pour pouvoir vivre pleinement et se projeter. Et puis tous ces besoins plus triviaux que nous accumulons et qui nous sont aussi nécessaires car la vie a aussi besoin de superficialité. Mais le désir est infiniment plus profond. Le désir renvoie à ce à quoi nous aspirons intensément. Platon, dit que le désir fondamental est le désir du bien souverain, dans la Bible, c’est le désir de Dieu, la soif de Dieu, qui donne un sens à nos existences.

Ainsi, peut-être que l’humain s’égare lorsqu’il n’est plus capable de faire la distinction entre besoin et désir. Allons-nous nous réduire à la somme de nos besoins, ou nous laisserons-nous porter par un désir toujours inassouvi, la soif de Dieu ? L’un et l’autre ne peuvent avoir la première place dans nos coeurs et la parabole nous montre clairement qu’en l’absence de soif de Dieu les besoins prennent la première place pour le plus grand malheur de l’homme. 

Le chemin du fils nous montre cette vie qui s’épuise dans la consommation de besoins primaires finit dans la solitude. Il est la figure de celui qui a voulu n’ont pas vivre sa vie mais la brûler par les deux bouts. Celui qui a tout voulu vivre sans modération et qui n’est finalement comblée par rien. Ce jeune homme a dû épuiser tout ce qui était vain pour se souvenir enfin celui qu’il fût, un fils pour son père. On se dira que se retour vers le père se confond quelque peu avec l’appel du ventre, que la nécessité, plus que le coeur, l’oblige à revenir à la maison. Pourtant, ce retour doit affronter un obstacle redoutable celui de la honte et de l’incertitude. Affronter le regard, le reproche, faire étale de son échec, se risquer au rejet … Son débat intérieur traduit toutes ses questions qui oriente sa stratégie, ne plus se considérer comme fils mais simplement comme un ouvrier. Le chemin de conversion doit encore se poursuivre. 

Après avoir rompu avec le père pour vivre sans lui, le retours fait en dépit d’une grâce qui et est impensable pour ce fils au regard de la culpabilité. Après le torrent de l’orgueil, le poids de la culpabilité ; après le refus de la paternité, l’impensable paternité. Dans les deux cas le désir du Père n’est pas. Aussi la grâce se manifeste-t-elle comme un amour qui fait naître ce désir, le rend à nouveau possible. Cet amour qui ne veut pas repousser s’offre comme une éternelle présence. La conversion pour le fils prodigue, c’est reconnaître que ce qu’il a cherché éperdument lui été déjà donné. Se convertir, c’est découvrir que depuis tout temps nous sommes considérés comme fils et fille par Dieu.  Et quand on se sait aimé de cette façon là et par celui-là, alors il n’est plus nécessaire de s’épuiser à se gaver de tout et de rien, au contraire, on peut-être libre de tout. 

Et alors, frères et sœurs, cette parole du père — « mon fils était mort et il est revenu à la vie » — résonne aujourd’hui avec une force toute particulière. Car en ce dimanche de Pâques, nous entendons qu’elle ne concerne pas seulement ce fils de la parabole. Elle dit quelque chose de nous. Elle dit quelque chose de Dieu. Elle dit surtout quelque chose du Christ. Car il y a, dans cette histoire, comme une anticipation de ce que Dieu va accomplir pleinement en Jésus. Ce fils que l’on croyait perdu, que l’on pouvait considérer comme mort, est accueilli comme vivant. Non pas parce qu’il aurait réparé sa vie, mais parce que le Père l’aime encore.

Et c’est exactement ce que Dieu fait pour nous en Jésus-Christ. Dans sa passion, le Christ rejoint toutes nos errances, toutes nos ruptures, toutes nos morts intérieures. Il va jusqu’au bout de cette séparation, jusqu’à la croix. Et là où nous pensions que tout était fini, que la relation était définitivement brisée… Dieu ouvre un chemin. La résurrection de Jésus, c’est cela : la réponse définitive du Père à toutes nos morts. C’est le « non » de Dieu à tout ce qui nous enferme, et son « oui » à la vie. Oui, en Jésus-Christ, Dieu vient nous chercher jusque dans nos éloignements les plus profonds. Il ne se contente pas de nous attendre : il traverse lui-même la mort pour nous ramener à la vie.

Alors, ce matin de Pâques, la parabole prend un sens nouveau : la vie nouvelle qui nous est donnée n’est pas une vie parfaite, ni une vie sans passé, mais une vie habitée par une soif nouvelle : la soif de Dieu. Une vie qui ne cherche plus à se remplir de tout et de rien, mais qui trouve son sens dans cette relation retrouvée, offerte, renouvelée. Alors oui, « il était mort et il est revenu à la vie » — cette parole est désormais la nôtre. Car avec le Christ ressuscité, nous ne sommes plus condamnés à errer entre manque et excès, entre orgueil et culpabilité. Nous sommes appelés à vivre comme des fils et des filles, libres, relevés, et vivants devant Dieu.Et c’est cela, Pâques : non pas seulement la victoire du Christ, mais la promesse que, nous aussi, nous pouvons vivre.

Amen.

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