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Exode 2,1-10 dimanche 8 février 2026
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Exode 2/1-10 Moïse Tiré des eaux
Culte du 25 octobre 2020. Temple de Charleville. Xavier Langlois
Un homme de la famille de Lévi s’en alla prendre une fille de Lévi. La femme conçut, enfanta un fils, vit qu’il était beau et le cacha pendant trois mois. Ne pouvant le cacher plus longtemps, elle lui trouva une caisse en papyrus, l’enduisit de bitume et de poix, y mit l’enfant et la déposa dans les joncs sur le bord du Fleuve. La sœur de l’enfant se posta à distance pour savoir ce qui lui adviendrait. Or, la fille du Pharaon descendit se laver au Fleuve, tandis que ses suivantes marchaient le long du Fleuve. Elle vit la caisse parmi les joncs et envoya sa servante la prendre. Elle ouvrit et regarda l’enfant : c’était un garçon qui pleurait. Elle eut pitié de lui : « C’est un enfant des Hébreux », dit-elle. Sa sœur dit à la fille du Pharaon : « Veux-tu que j’aille appeler une nourrice chez les femmes des Hébreux ? Elle pourrait allaiter l’enfant pour toi. » – « Va », lui dit la fille du Pharaon. Et la jeune fille appela la mère de l’enfant. « Emmène cet enfant et allaite-le-moi, lui dit la fille du Pharaon, et c’est moi qui te donnerai un salaire. » La femme prit l’enfant et l’allaita. L’enfant grandit, elle l’amena à la fille du Pharaon. Il devint pour elle un fils et elle lui donna le nom de Moïse, « car, dit-elle, je l’ai tiré des eaux ».
Prédication
Il y a 15 jours je commençais ma lecture du livre de l’Exode qui nous parlait rien moins que d’un changement de civilisation ou presque, dans le monde de l’Egypte ancienne. Le mot pourra être considéré comme un peu fort, pourtant, bien des choses changent alors. La cohabitation entre les hébreux qui sont devenus fort nombreux et les égyptiens n’a plus d’avenir. Là où résidait le sentiment, pour deux peuples que tout distinguait, de partager un même destin pour préserver la vie, règne maintenant le sentiment d’un profond rejet, une haine bien ancrée et irréversible. Non seulement leur vie commune n’a plus d’avenir mais l’existence même des hébreux est perçue par Pharaon et ses administrés comme un danger, comme une anomalie qu’il faut éradiquer par l’anéantissement dans enfants mâles. Projet avorté par le courage des sages femmes mais qui ne supprime pas le danger. Pharaon s’obstine, obstination qui le caractérisera tout au long du livre.
Voilà qui sera peut-être une source de découragement que constater que l’engagement d’un petit nombre, aussi vertueux soit-il, ne transforme pas le monde, ne le change pas radicalement. Bien que fidèles à leurs convictions, l’action des sage-femmes n’aura pas été force de persuasion pour le plus grand nombre. N’est-il pas tentant de renoncer et de ne plus rien entreprendre de constructif lorsque notre action ressemble à une goute d’eau jetée dans l’océan ? Sentiment d’épuisement, d’inutilité et pourtant, toute action porte à conséquences bien au-delà de ce que nous pouvons constater. La justice enfante toujours la justice. Des sages femmes qui sauvent ces enfants hébreux à cette famille issue du clan de Levi et qui aujourd’hui enfante c’est une trajectoire de la vie qui sous-tend ce monde violence. Des sages femmes protègent la vie en protégeant des nouveaux né, une famille enfante et protège son nouveau né, c’est un cercle vertueux de courage et d’espérance.
Car oui, enfanter c’est résister. Si Heidegger disait que ce qui définit l’homme est la conscience de sa mort, dès le premier jour de sa vie l’homme est assez vieux pour mourir disait-il, sa plus brillante élève, Hannah Arendt n’a pas retenu la leçon et écrivait avec force que c’est la natalité qui caractérise l’humain. Car ajoutait-elle, à chaque génération qui vient, c’est la possibilité d’un monde nouveau qui apparaît.
. Hannah Arendt était juive et ce qu’elle écrivait est profondément ancré dans le judaïsme. La bénédiction dans les écritures passe bien souvent par la naissance. Promesse d’un fils à Abraham, à Anne la mère du prophète Samuel, à David, à Marie évidemment… La bénédiction passe même par le promesse d’une génération nouvelle. C’est un texte fort du prophète Jérémie à l’attention d’Israël lorsqu’il est en déportation, voici un extrait de la lettre qu’il leur adresse : Jr 29,4 : « Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers, le Dieu d’Israël, à tous les exilés que j’ai fait déporter de Jérusalem à Babylone : Construisez des maisons et habitez-les, plantez des jardins et mangez-en les fruits, prenez femme, ayez des garçons et des filles, occupez-vous de marier vos fils et donnez vos filles en mariage pour qu’elles aient des garçons et des filles : là-bas soyez prolifiques, ne déclinez point ! Soyez soucieux de la prospérité de la ville où je vous ai déportés et intercédez pour elle auprès du SEIGNEUR : sa prospérité est la condition de la vôtre.
Le prophète ordonne de lutter contre le désespoir en construisant, en bâtissant, en projetant, mais surtout en enfantant … et non en renonçant. Construire c’est exister, et exister c’est se projeter. La mort, c’est quand on ne peut plus faire de projets, ou qu’on s’interdit de faire des projets. Mais enfanter, c’est donner du corps à l’avenir.
Dans ce monde, le malheur et le renoncement n’ont pas pris toute la place. Des hommes et des femmes croient encore en l’avenir et enfantent. Mais il reste aussi quelque chose d’autre de précieux, c’est la compassion, la capacité à s’émouvoir, à se laisser atteindre par l’existence de l’autre. A l’image des sages-femmes, quelqu’un encore une fois se laisse émouvoir, se positionne en faveur d’une désobéissance civile, sauf que cette fois, c’est la fille de Pharaon. Elle dont on n’entendra plus parler ensuite dans les écritures, elle qui n’est qu’un personnage de passage, elle qui n’est pas juive va pourtant nous dire quelque chose d’universelle : que la bonté doit être, peut être une valeur universelle.
En effet, ce n’est pas l’histoire d’une Egyptienne qui sauve un enfant juif. Ou en tout cas, pas d’abord. C’est l’histoire d’une femme qui s’émeut du danger que court un nourrisson. Sentiment maternel, sentiment d’amour, de devoir, de protection. C’est un sentiment universel. Il s’agit là d’un acte d’humanité, d’humanisme dirais-je au risque de l’anachronisme. C’est de l’humain qui a compassion de l’humain, qui sauve l’humain, qui agit sans considération de race, de statut social ou autre. Les sages femmes agissent par compassion et parce qu’elles craignent Dieu, la fille de pharaon uniquement par compassion. Elle nous dit par là que cette compassion doit être un caractère universelle de l’humanité, mais surtout, qu’aucun pouvoir humain, qu’aucun endoctrinement, aucune terreur ne peut l’éteindre.
Cette compassion va la pousser à l’action, à des actes responsables, à commencer par le plus beau qu’il puisse être, elle adopte cet enfant et lui donne un nom : Moïse dont l’assonance renvoie au verbe hébreux « retirer » car elle la retirer des eaux et de l’égyptien Mou qui veut dire l’eau.
Donner un nom à un enfant est un acte aussi beau que fort. Quand des parents donnent un nom à de enfants que font ils ? Ils le singularisent au milieu d’une multitude. En lui donnant un nom, il peuvent le nommer, construire avec lui une relation. Et plus encore, en lui donnant un nom, ils lui donnent une identité pour que l’enfant puisse prendre une place dans la société. Qui a un nom, un état civil peut vivre en communauté. Sauver quelqu’un, ce n’est pas seulement répondre à ses besoins élémentaires, la nourriture, le vêtement, le logement même précaire. C’est lui accorder une reconnaissance en tant qu’individu, lui accorder le droit à une vie social, à une vie en communauté, à une vie politique. Et donc, lui accorder la possibilité de se projeter.
Mais plus encore, désormais, le nom même de celui qui transmettra la Loi de Dieu à Israël, porte la signature qu’il a été sauvé par une égyptienne par une nom juive. Désormais est inscrit dans ce nom la solidarité universelle de la compassion.
Et c’est parce qu’il y a compassion que le miracle arrive : l’originalité de celui qui est sauvé. Car l’enfant n’est pas issu de n’importe quelle famille, c’est la famille de Lévi. Une famille qui porte en elle une semence, une vocation particulière, celle du clan des lévites qui aura à charge la célébration du culte pour rendre gloire à l’Eternel. Il y a dans cette histoire, les événements objectifs qu’ont vécu les acteurs, mais il y a aussi cette part mystérieuse, qui leur échappe et qui fait que justement nous ne sommes pas dans l’histoire mais dans une histoire sainte, conduite par un Autre. Sans le savoir, cette petite famille enfante doublement. Elle enfante un fils, mais de surcroît, l’inattendu guide pour le salut des hébreux.
Au creux de cette histoire humaine, douloureusement humaine et qui entre en résonance avec beaucoup d’autres histoires semblables, une autre histoire pointe son nez, une histoire lisible uniquement avec les yeux de la foi. La superposition de cette histoire qui résiste à la dictature du malheur en enfantant et cette autre histoire qui s’oriente vers le salut des hébreux. Cette famille qui fait ce qu’elle doit envers les générations futures, car en engendrant elle espère envers et contre tout, est immédiatement dépassée par l’oeuvre insoupçonnée de la grâce.
Et c’est le sens que je prête aux événements qui suivent, ces parents qui se défont de leur fils et qui par le truchement de la Princesse d’Egypte se le voit de nouveau confié. Il ne s’agit pas d’un retour à la case départ. De parents qu’ils étaient, ils deviennent famille d’accueil. De mère qu’était cette femme, elle devient nourrice. Leur propre fils, dans leur intimité, devient non pas un étranger, mais un être qui leur échappe. Un basculement est en train de se produire. Ces parents qui auraient dû être les pédagogues de l’enfant, vont devoir se mettre à l’écoute de cette histoire qui n’est plus vraiment la leur. C’est l’histoire de Moïse qui va devenir pédagogie divine pour les parents ainsi que pour tous les hébreux. (Un même basculement se produira pour Marie qui de mère va devenir disciple de son fils).
Ainsi dès sa naissance, tout cri secrètement l’histoire du salut. L’enfant est celui qui a été vu par la princesse, celui dont les cris ont été entendu, celui qui a été tiré des eaux. Demain, c’est l’Eternel qui entendra les cris d’Israël, qui verra sa misère, qui sauvera son peuple en le faisant traverser par les eaux de la mer rouge. L’histoire devient alors prophétique car elle dit bien plus que l’événement, elle dit ce qui sera pour le salut d’Israël. L’histoire qui se déroule est la leur et en même temps parole de Dieu, témoignage du Divin. Témoignage encore incompréhensible, mais appelé se manifester avec gloire.
Mais encore une fois, pour qu’il y ait salut, il faut des hommes et des femmes de bonnes volontés, qui aspirent à la justice, et qui aiment la compassion. Dans le temps qui est le nôtre, il faut que des hommes fassent leur part. La grâce n’esquive pas la responsabilité, au contraire elle la fonde.
La Pâque juive comme ici, quand Dieu sauve cet enfant de la mort. Cette histoire de salut ouvre déjà un chemin qui nous conduit plus loin. Car un jour, Dieu aussi confiera son Fils à la fragilité du monde, non dans un panier de roseaux, mais en le ressuscitant de la Croix. Lui aussi sera menacé par la violence des puissants, lui aussi devra fuir, lui aussi sera sauvé pour sauver. En Jésus-Christ, la compassion devient chair : Dieu ne se contente plus de voir, d’entendre et de compatir, il vient lui-même partager notre condition. Tiré des eaux du baptême, livré aux eaux de la mort, il ouvrira pour tous un passage vers la vie. Ainsi, de la compassion humaine à la grâce incarnée, Dieu poursuit obstinément son œuvre de salut, et nous appelle encore aujourd’hui à faire notre part : aimer, protéger, espérer, afin que le monde puisse naître à nouveau.