Exode 1 : Propagande et désobéissance civile.
Culte au temple de Le Havre, le dimanche 25 janvier 2026.
Et voici les noms des fils d’Israël venus en Égypte – ils étaient venus avec Jacob, chacun et sa famille : Ruben, Siméon, Lévi et Juda, Issacar, Zabulon et Benjamin, Dan et Nephtali, Gad et Asher.
Les descendants de Jacob étaient, en tout, soixante-dix personnes : Joseph, lui, était déjà en Égypte. Puis Joseph mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là. Les fils d’Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et devinrent de plus en plus forts : le pays en était rempli.
Alors un nouveau roi, qui n’avait pas connu Joseph, se leva sur l’Égypte. Il dit à son peuple : « Voici que le peuple des fils d’Israël est trop nombreux et trop puissant pour nous. Prenons donc de sages mesures contre lui, pour qu’il cesse de se multiplier. En cas de guerre, il se joindrait lui aussi à nos ennemis, il se battrait contre nous et il sortirait du pays. » On lui imposa donc des chefs de corvée, pour le réduire par des travaux forcés, et il bâtit pour le Pharaon des villes-entrepôts, Pitom et Ramsès. Mais plus on voulait le réduire, plus il se multipliait et plus il éclatait : on vivait dans la hantise des fils d’Israël. Alors les Égyptiens asservirent les fils d’Israël avec brutalité et leur rendirent la vie amère par une dure servitude : mortier, briques, tous travaux des champs, bref toutes les servitudes qu’ils leur imposèrent avec brutalité.
Le roi d’Égypte dit aux sages-femmes des Hébreux dont l’une s’appelait Shifra et l’autre Poua : « Quand vous accouchez les femmes des Hébreux, regardez le sexe de l’enfant. Si c’est un garçon, faites-le mourir. Si c’est une fille, qu’elle vive. » Mais les sages-femmes craignirent Dieu ; elles ne firent pas comme leur avait dit le roi d’Égypte et laissèrent vivre les garçons. Le roi d’Égypte, alors, les appela et leur dit : « Pourquoi avez-vous fait cela et laissé vivre les garçons ? » Les sages-femmes dirent au Pharaon : « Les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes ; elles sont pleines de vie ; avant que la sage-femme n’arrive auprès d’elles, elles ont accouché. » Dieu rendit les sages-femmes efficaces, et le peuple se multiplia et devint très fort.
Or, comme les sages-femmes avaient craint Dieu et que Dieu leur avait accordé une descendance, le Pharaon ordonna à tout son peuple : « Tout garçon nouveau-né, jetez-le au Fleuve ! Toute fille, laissez-la vivre ! »
Prédication
Si la Bible est un livre merveilleux, c’est qu’elle nous parle de l’Alliance, ou plus exactement des Alliances, de toutes les formes qu’a prises ce cheminement entre Dieu et les hommes. Des hommes qui ont su entendre la Parole de Dieu, qui ont eu le courage d’en vivre, ou en tout cas qui s’y sont essayés, et qui l’ont transmise pour les générations suivantes. Des juifs dans le premier testament aux disciples du Christ, des hommes ont dû apprendre à vivre de ce qui leur avait été donné, transmis et dans cet apprentissage, ils ont fait l’expérience d’une maturité spirituelle. Car être mature c’est savoir vivre en cohérence avec les valeurs qui nous ont été transmises. À l’inverse, l’adulte immature est incapable de s’approprier ce qu’on lui transmet. Bref, l’adulte mature est celui qui ne sait prendre ses responsabilités.
On peut dire que toutes les générations de croyants ont dû oser ce passage. On pourrait même dire que dans la vie ordinaire, c’est ce que chaque génération fait dans les pas de celle qui l’a précédée.
Or nous sommes ici sur un tel lieu de passage, puisque le livre de l’Exode s’ouvre sur une fin. La fin d’une génération, la fin d’une partie de l’histoire des Hébreux, et surtout la clôture d’une expérience et d’un témoignage. Jacob est mort, Joseph aussi, ainsi que tous ces frères et tous ceux qui ont connu la descendante de Canaan vers l’Égypte. Pharaon aussi est mort. Il n’y a donc plus de témoins directs de ce passé. Et quand il n’y a plus de témoins directs de l’histoire, comme par exemple après la disparition du dernier poilu de 14-18, eh bien on se sent responsable de cette histoire, on se sent encore plus en devoir de ne pas l’oublier, pour en conserver tous ces enseignements et espérer ainsi, chemin faisant, grandir en humanité et en spiritualité.
Que restera-t-il de cette histoire absolument improbable qui a lié deux destins si étrangers l’un à l’autre ? L’hébreu et l’Égyptien rassemblés dans un même effort contre la famine et la mort. Pharaon qui rêve, Joseph qui interprète, deux peuples qui unissent leurs efforts, se découvrant frères en humanité devant ce qui menace leur humanité et tracent ensemble un chemin de vie. Deux peuples dépendants aussi l’un de l’autre. Sans la sagesse de Joseph, les intuitions de Pharaon seraient restées confuses, sans l’autorité de Pharaon et sa puissance politique, la famille de Jacob n’aurait pu être mise à l’abri. Du gagnant gagnant comme on l’entend souvent dans nos médias.
Voilà l’histoire à laquelle il va falloir donner une suite. Plus qu’une histoire, voilà le témoignage d’une histoire de salut dont il va falloir s’inspirer pour écrire la suite. Et pour ce faire, humilité, écoute et sagesse seront requises. J’insiste sur cette sagesse car elle me parle particulièrement, d’inspiration et d’obéissance. Le sage par définition est celui qui applique les enseignements qu’il a reçus. Il sait écouter, se mettre à l’école d’un héritage spirituel, mais ensuite, il le met en pratique, ou du moins, il essaiera. Pv 13/1 Un fils sage écoute l’instruction de son père, mais le moqueur n’écoute pas la réprimande. Et cette qualité me semble donc particulièrement requise ici, savoir se mettre à l’écoute de ce que le Seigneur a fait dans cette histoire, pour en tirer une ligne directrice de vie.
J’insiste sur ce mot car c’est celui qu’utilise Pharaon au verset 10. Quelques soient les traductions que nous avons, le texte hébreux écrit que le Pharaon veut agir avec sagesse, selon le principe de cette sagesse / Hoqma, ce même mot qui parcourt le livre des proverbes. Bien sûr, cette prétendue sagesse ne fait aucune illusion en nous puisque nous savons vers quoi elle tend, l’asservissement d’un peuple et le désir de l’exterminer. Mais avant d’aborder cette folie meurtrière, il faut la diagnostiquer dans sa prétention profonde : elle se veut sagesse, elle se veut l’expression d’une rationalité, et à travers cette rationalité elle se veut légitime. Le mal ne se présente jamais, ou rarement, à l’état brut. Il se déguise toujours en ange de lumière, ou à minima comme un « mal nécessaire », ou un « mal pour « un bien ». Pour faire le mal, l’homme doit l’avoir auparavant pensé comme un bien ou comme une nécessité comprise et acceptée, dit Soljenitsyne … Pour une seule raison, convaincre ou faire abdiquer les résistances.
Et ça marche. De l’intention de Pharaon, on passe aux chefs de corvées qui prennent les choses en mains, (il y a toujours des volontaires pour faire le boulot), pour finir au verset 13 aux Égyptiens, le peuple en son entier qui martyrise maintenant Israël. Manifestement, cette fausse sagesse, cette rationalité irrationnelle a été efficace, elle a gagné les consciences et assujetti les volontés.
Rien d’étonnant à cela, car le procédé qu’utilise Pharaon pour gagner à sa cause est une formidable propagande : un discours univoque, qui mêle le vrai du faux, qui procède par amalgame et surtout, qui ne laisse pas le choix à l’auditeur. Et nous touchons-là intimement au caractère mensonger et diabolique de l’entreprise de Pharaon, qui prétend à la sagesse pour forcer les consciences et empêcher toute pensée autonome. Quelle possibilité de pensée a le peuple égyptien quand on lui dit que les juifs pullulent, (on notera au passage le langage déshumanisant, quasi animalier, nous sommes bien loin du terme générique des « fils d’Abraham Isaac et Jacob »), qu’ils sont et resteront des étrangers incapables de loyauté et surtout, en cas de guerre ils représentent une menace à l’intérieur même du pays. Devant un discours à ce point là univoque, violent et fermé il est impossible de le contester, sauf à endosser le rôle de celui qui n’aime pas son pays, le rôle du traître et du lâche. Le sociologue Philippe Breton dit de la propagande qu’elle est la manière de présenter et de diffuser une information politique de telle manière que son récepteur soit à la fois en accord avec elle et dans l’incapacité de faire un autre choix à son sujet. Nous sommes en plein là-dedans.
Tout ceci nous révèle où se situe le combat, la lutte. Avant que la violence s’exerce, il faut vaincre la pensée, triompher des consciences, les abolir. Bref, le combat est d’abord et essentiellement spirituel. Or, une fois que l’esprit est vaincu et la pensée acceptée, elle se déploie tout naturellement en actes.
Enfin, pas tout à fait. Certains ne se laissent pas abuser par la propagande et sont, du coup, en capacité de résister. C’est ce que font ici les sages-femmes qui osent se dresser contre l’arbitraire, ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une désobéissance civile. Pardon pour ceux qui verraient ici un anachronisme, pourtant c’est la formule qui me vient naturellement devant ces quelques femmes qui font fi de l’ordre étatique et qui osent un acte non violent contraire à la loi. L’aspect non violent est ici très important. Elles ne sont pas en train de fomenter une révolution, ni d’organiser une résistance, elles agissent de façon libre, décidée, concertée (puisqu’elles sont plusieurs) en vue d’un bien commun. Elles ne veulent pas casser le système, elles n’en ont pas les moyens d’ailleurs. Leur désobéissance est de faire ce qui leur semble juste.
Je commençais ma prédication en rendant grâce pour la maturité spirituelle de celles et ceux qui ont pris au sérieux le témoignage qui leur a été transmis pour en vivre, et bien nous en voyons ici un exemple concret. D’une certaine manière, ces sages femmes ne peuvent accepter de rompre la force de liens qui les tissent, d’une part, très certainement, même si ce n’est pas dit, à la nature de leur vocation qui est d’aider à la vie et non à la mort, mais d’autre part aussi, à l’existence du peuple hébreux. En se mettant en danger pour le salut des enfants juifs, de fait, elles lient leur sort à ce peuple, elles s’associent à lui dans le malheur en résistant au malheur qui l’accable. Hier, juifs et égyptiens étaient unis dans le malheur, aujourd’hui, ce lien est prolongé par l’action de ces femmes.
Nous sommes ici devant un acte de courage qui, évidemment, nous parlera de tous ceux qui par la suite, dans l’histoire douloureuse des hommes, sauront courageusement se tenir à côté des victimes, mais un acte de courage qui nous est aussi présenté avec ses armes les plus efficaces. De la même manière qu’il fallait dénoncer la violence d’ordre spirituel de Pharaon, il faut ici souligner la force spirituelle de ces femmes. Ce courage, elles le puisent à une source, dans la crainte de l’Eternel, qui est le principe et le moteur de la sagesse véritable. La crainte de l’Eternel est le commencement de la sagesse, ne cesse de répéter le livre des proverbes. Face à un ordre violent et diabolique, un ordre spirituel, conforme à la volonté du Seigneur, apparaît et résiste.
D’une certaine manière, une fois que l’on a rendu hommage au courage de ces femmes, car il faut toujours du courage pour assumer ses responsabilités, on peut aussi en conclure qu’en sauvant des juifs, elles se sont aussi sauvées elles-mêmes. Elles ne se sont pas trahies en trahissant ce en quoi elles croyaient, voilà où s’est tenu leur courage et leur victoire, voilà aussi le lieu où elles sont bénies par le Seigneur qui leur accorde une descendance. La situation des juifs au milieu de leur pays les a confrontées à leurs convictions spirituelles. L’opprimé, quel qu’il soit à travers les époques, nous oblige à un retour sur nous-mêmes et à un acte de conscience et de foi.
Plus qu’une désobéissance civile, c’est à une obéissance de la foi que nous assistons. La foi qui est, en Dieu, la possibilité de penser autrement le monde. Là où le discours humain divise, dresse, opprime, et qui plus est, présente ce projet comme la seule sagesse possible, la foi est le miracle de la grâce par lequel ces femmes s’enracinent dans un autre discours qui unit, protège, un discours qui défend l’idée d’un monde où Égyptiens et Hébreux sont appelés à vivre dignement. Ici il est question de dignité humaine, et quand elle est oubliée ou niée, ce n’est plus une histoire de droit de l’homme, mais de la lutte de la foi. En s’enracinant dans la foi, ces femmes s’enracinent dans le désir d’une histoire où les hommes sont tous appelés à pouvoir vivre dignement. Et l’Exode va manifester ce droit aux Hébreux.
Du livre de l’Exode à notre époque, il y a tout de même un point commun, c’est le règne de la propagande. Entre ceux qui prétendent lutter contre un nazisme en Ukraine, ceux qui veulent sauver le Groenland… les puissants se drapent toujours d’un hypocrite désir de justice pour justifier leur impérialisme et leur soif de toujours plus de puissance. Nous entrons dans un monde où la parole est de plus en plus discréditée. Et je ne parle même pas de la révolution de l’IA qui ne permettra plus de distinguer l’info de l’intox … sans parler des manipulations propagandistes à travers les réseaux sociaux, la peste du siècle.
Dans un monde où la parole fiable semble disparaître, il nous restera toujours la crainte de l’Eternel. Que sera le monde de demain, je n’en sais rien, mais il sera celui que je défendrai, celui que m’inspire la crainte de l’Eternel. Quelle que soient les mutations de civilisations auxquelles nous assistons, il nous incombe de tisser un continuum. Ce continuum est celui d’une sagesse qui s’enracine dans une parole autre. Dans ce livre de l’Exode, le monde change, mais des femmes, enracinées dans la crainte de Dieu, ont tissé la continuité d’une sagesse éternelle. C’est l’exemple d’une maturité qui, je pense, doit nous servir de modèle. Que l’amour du Seigneur nous rende sages chaque jour et toujours. Amen